Des ossuaires et des momies dans la Nécropolis d’Alexandrie (EGYPTE), rapport de la mission 2003 

Posté par ericboes le 30 septembre 2007

Eric BOËS*, Patrice GEORGES*et Gersende ALIX **

Avec la collaboration de Christel LEYENBERGER** 

*Institut National de Recherches Archéologiques Préventives

**Centre d’Etudes des Populations Anciennes de Colmar

La Nécropolis des quartiers ouest d’Alexandrie, littéralement «  ville des morts  », est l’un des plus importants complexes funéraires du monde antique, constitué d’hypogées creusés dans le calcaire dès le IIIe s. av. J.-C et utilisés jusqu’à la période chrétienne. Depuis 1997, la redécouverte de près de quarante tombes, composées de plusieurs centaines de sépultures, a permis l’étude de comportements funéraires peu connus dans les nécropoles gréco-romaines d’Egypte. Elle a également été l’occasion d ’une étude spécifique des gestes pratiqués sur les corps incomplets et l ’aménagement d ’ossuaires.

La désobstruction des centaines de tombes de la Nécropolis depuis les premières fouilles menées au XIXe siècle a confronté les fouilleurs à des milliers d’ossements épars, accumulés sans o rdre apparent dans les loculi et les caveaux. Cette image décevante pour ceux qui cherchaient les sépultures intactes de quelques privilégiés de l’Alexandrie hellénistique et romaine a souvent été reliée aux pillages pratiqués dans les hypogées dès l ’Antiquité. Pourtant, bon nombre de ces sépultures n’ont subi aucun des outrages tant décriés et des manipulations réalisées sur les corps sont contemporaines du fonctionnement des hypogées. Pour comprendre l’importance de cette découverte, il a fallu rechercher les preuves les plus explicites, tant les différences entre des ossements mélangés par des pilleurs et les gestes pratiqués sur les mêmes os par les utilisateurs de la Nécropolis peuvent apparaître limitées. La découverte de véritables ossuaires, aménagés dans des niches parfois scellées, a toutefois permis d ’accréditer l ’existence d ’une manipulation des ossements après la décomposition des corps dans les loculi. Cette gestuelle funéraire signale une gestion volontaire des restes osseux ayant perdu leur identité, qui se traduit tout au long de la transformation des corps déposés dans les hypogées. Non sans caractériser un véritable paradoxe alexandrin, elle traduit une mentalité funéraire inconnue auparavant dans le reste de l’Egypte. Elle s’inscrit dans un modèle de pensée qui accepte la rupture de l’unité corporelle du défunt après la mort et permet ainsi un traitement spécifique des restes humains disloqués, au sein même des tombes. Une telle gestion peut encore surprendre, car elle contraste pour cette époque avec les comportements les plus couramment pratiqués dans les ensembles funéraires de l ’Egypte gréco-romaine, attachés à la conservation et à la préservation du corps après la mort.

S’il est encore difficile d’appréhender la diversité des comportements funéraires hellénistiques pratiqués dans la Nécropolis, l’époque romaine a dévoilé une somme importante d’informations, argumentée par des examens taphonomiques systématiques. Progressivement, les enchevêtrements d’ossements ont livré les secrets de gestes réalisés sur les corps déposés dans les hypogées. Le nombre des corps déposés, leur position et leur devenir tout au long de l’utilisation des niches a permis de comprendre que les dépôts demeuraient bien souvent temporaires (BOËS, GEORGES, ALIX 2002 ; GEORGES, BOËS, ALIX, SCHMITT 2003). L’utilisation maximale de l’espace a imposé aux gestionnaires des tombes une superposition des corps sur plusieurs niveaux, même dans les espaces les plus étroits, et des phases de vidanges régulières. Le nombre élevé d’individus disloqués, retrouvés sous les défunts les plus récents, illustre une pratique retrouvée dans la majorité des hypogées du quartier de Gabbari. Le lien entre les corps incomplets retrouvés dans les sépultures et les espaces réservés à l’intérieur des tombes aux seuls os en déconnexion a vite été établi, révélant le caractère éphémère de ces demeures dites «  d’éternité  ». Ce second cycle dans le traitement des corps après la mort ne semble pas a priori compatible avec l’usage des pratiques de momification volontaire. Cette pratique est cependant bien représentée dans la Nécropolis, malgré le mauvais état de conservation des préparations du à la forte humidité ambiante à Alexandrie (BOËS, GEORGES 2000). La mise au jour de plusieurs momies intégrées au dispositif de ces tombes communautaires est un paradoxe d’autant plus intéressant, qu’il permet de mieux comprendre l’organisation collective des hypogées alexandrins. Si certaines momies ont été préservées sous des monuments funéraires, la découverte dans les ossuaires de segments anatomiques, voire de corps complets, témoigne bien du sort qui leur était parfois réservé. Le mélange des corps momifiés et non momifiés dans les ossuaires a également été observé dans des caveaux scellés. L’humidité ambiante limitant les phénomènes de dessiccation naturelle, fréquents dans les nécropoles situées en dehors du delta du Nil, la putréfaction des corps non embaumés a pu accélérer la destruction des momies, même si ces dernières étaient souvent bien préservées par une forte épaisseur de tissus (wrapping).Même les momies les plus élaborées n’échappaient manifestement pas à ce phénomène. Ainsi, la seule momie dorée pour cette région de l’Egypte a été exhumée du niveau inférieur d’un caveau de la tombe XVII de Gabbari, daté entre le Ier siècle av. J.-C. et le Ier siècle ap. J.-C. Le défunt, au visage recouvert de feuilles d’or et dont le cerveau a été éviscéré (orifice au niveau de l’os occipital), était au contact de corps déposés dans un simple linceul. La vingtaine de couches de tissus, dont la couleur foncée signale une forte imprégnation de produits, n’a pas suffit à préserver cette momie qui s’est finalement fragmentée et décomposée.

Ces observations illustrent un fonctionnement bien différent des autres complexes funéraires de l’Egypte romaine étudiés lors de fouilles archéologiques, comme Marina-el-Alamein ou Douch, près de l’oasis de Dakhla. Aussi, les textes concernant la nécropole de Thèbes aux époques hellénistique et romaine ne semblent pas évoquer de telles pratiques, malgré la réutilisation de nombreuses tombes plus anciennes. Ville attractive tout autant pour les étrangers que pour les Egyptiens, Alexandrie est devenue très hétérogène dans la composition de sa population, surtout à l’époque romaine. L’importance des populations cohabitant à l’ouest de la ville, à proximité des ports et des entrepôts, a pu accentuer la juxtaposition de registres de pensée très différents et favoriser de nouvelles mentalités funéraires. Alors que les méthodes d’embaumement demeurent complexes, l’utilité des momies ne semble concerner que le temps de l’exposition dans les loculi, qui ne sont plus systématiquement scellés, comme durant la période hellénistique (fermeture probable par des dispositifs légers en tissu et/ou en bois). Les momies demeuraient accessibles et l ’on peut envisager des déplacements de ces dernières selon les besoins de la gestions des hypogées. Au bout d ’un certains temps, ces momies se dégradaient ou la somme versée pour leur entretien nécessitait un autre traitement à un moment donné. Cette situation permet d ’expliquer la présence de segments de corps momifiés à l ’intérieur de certains ossuaires.

Les gestes religieux attachés aux pratiques multiséculaires de l’embaumement présentaient finalement plus d’importance que leur efficacité (d’ailleurs réelle) sur la conservation des corps. Les corps momifiés pouvaient donc sans état d’âme être désarticulés et réduits en morceaux, avant de rejoindre d’autres fragments de corps sans individualité.

La coexistence d’ossuaires et de momies fait de la Nécropolis un ensemble funéraire singulier, dont l’organisation communautaire et collective des tombes reste unique en Egypte. Cette nouvelle façon de gérer la mort apparaît progressivement sous l’influence d’idées grecques puis romaines, intégrant et adaptant les mentalités funéraires de tradition égyptienne. Initiée par une population en quête d’identité sociale, cette évolution est avant tout le fruit d’une population cosmopolite. Les études taphonomiques appliquées à l’examen des ossements retrouvés dans les loculi et les caveaux ont permis de retracer cette étape du fonctionnement des hypogées, si particulière en terre d’Egypte.

 

Les missions paléoanthropologiques menées à Alexandrie ont été financées par le Centre d ’Etudes Alexandrines, dirigé par Jean-Yves Empereur, et l ’Institut National de Recherches Archéologiques préventives pour les missions menées en 2001 et 2003.

Bibliographie

BOËS E., GEORGES P. (2000) – les momies oubliées de la Nécropolis d’Alexandrie. Archéologia, juillet/août 2000.

BOËS E., GEORGES P., ALIX G. (2002) — Des momies dans les ossuaires de la Nécropolis d’Alexandrie : quand l’éternité à une fin. In «  La mort n’est pas une fin. Pratiques funéraires en Egypte d’Alexandrie à Cléopâtre « . Sous la direction d’Alain Charron. Catalogue de l’exposition du 28 septembre 2002 au 5 janvier 2003. Musée de l’Arles antique. 69-71.

GEORGES P., BOËS E., ALIX G., SCHMITT A. (2003) – Des momies éphémères et des os pour l’éternité. la gestion paradoxale de la nécropolis d’Alexandrie à l’époque romaine. In  » La ville et ses déchets dazns le monde romain : rebuts et recyclages « . Actes du colloque de poitiers (19-21 septembre 2002, sous la direction de Pascale Ballet, pierre Cordier, Nadine Dieudonné-Glad, 277-301.

 

BCCEPA
Anthropologie, paléoanthropologie et archéologie
Activités et nouvelles

1ère année – n° 3, avril 2004, 3 p.

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