L’archéologie confrontée aux manipulations de cadavres

Posté par ericboes le 2 octobre 2007

Eric BOËS (INRAP) 

Si la transformation du cadavre interpelle les vivants, elle entraîne tout autant des réactions de craintes, que des manipulations complexes toutes fortement codifiées. Les outrages au corps ne sont finalement que les prémisses de cette transformation ultime du cadavre, autour de laquelle toutes les sociétés ont composé leurs rites et leurs croyances funéraires. Selon ce principe, il n’existe pas une opposition stricte entre les sociétés anciennes et celles plus récentes considérées, à tort, comme des étalons de référence pour l’évaluation des comportements anciens. 

Les manipulations de cadavres dans l’Occident moderne et contemporain 

L’histoire récente du corps témoigne ainsi des changements intervenus dans la façon de traiter le cadavre morcelé et ouvert. Depuis le développement des dissections anatomiques au cours du XVIe siècle, la banalisation du corps morcelé et exposé s’est accentuée jusqu’au début du XXe siècle. Si les objectifs ont été de découvrir le fonctionnement du corps, les trafics de cadavres, convoités pour l’enrichissement des collections d’anatomie normale et pathologiques, ne sont pas les seules manifestations de cette profanation raisonnée. Cet attrait pour le corps en lambeau se retrouve dans l’affluence des curieux lors des exécutions publiques jusqu’au début du XXe siècle, ou encore dans les foires où ont été longtemps exposées des préparations anatomiques dégagées de toute raison d’enseignement. Il faut attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour voir s’opérer en France un mouvement de réprobation pour la manipulation des cadavres, rejet probablement du au traumatisme de la Première guerre mondiale. C’est durant cette période que bon nombre de musées d’anatomie sont fermés au public, alors que les préparations corporelles conservées dans les collections ethnographiques sont progressivement sorties des vitrines, pour trouver une place souvent définitive dans les réserves. 

Manipulations réprouvées et le rôle de l’archéologie 

Pour autant, le corps morcelé fait à nouveau son apparition dans les années Vingt, sous la forme d’un exotisme plus acceptable et commode. Les sentiments confus entretenus avec le cadavre trouvent une nouvelle voie avec l’ethnologie et la Préhistoire. Apparaît dès lors un va-et-vient incessant entre ces deux disciplines, l’une offrant à l’autre des exemples éloquents de violences sur le corps, sortis de leur contexte les plus lointains, l’autre assurant l’idée d’un état primitif de l’Homme, qui valide aussi la dépendance des colonies envers les pays occidentaux. 

Si la manipulation du cadavre est encore considérée comme l’un des signes évidents de la primitivité des sociétés préhistoriques, c’est aussi parce que ces manipulations sont réservées à des spécialistes dans nos sociétés. Si celles-ci acceptent les pratiques de mutilations sur le vivant ou sur les morts (chirurgie esthétique, thanatopraxie), ces interventions sont très codifiées et demeurent le plus souvent cachées. Toutefois, notre quotidien est encore environné de reliques de saints, conservés dans les églises, et les nombreuses collections anatomiques dans les musées conservent un attrait pour le grand public, démontrant encore ce lien avec le corps réduit à l’état d’os.  Les ossements humains retrouvés en archéologie lors de la fouille d’habitats proviennent bien souvent de manipulations effectuées sur des squelettes et non sur des corps en chair découpés. Les comportements reliquaires sont presque des invariants culturels qui traduisent chez les groupes la volonté de maintenir un lien direct avec les ancêtres. Le maintien de liens entre les vivants et les morts passe parfois par ces fragments d’ossements, à l’image des mèches de cheveux de parents décédés que l’on conservaient en Alsace au XIXe siècle dans des cadres en bois ; que dire des dents de lait déposées dans des petites boîtes… Si notre époque a tenté de réprouver les manipulations de cadavres, de nombreux comportements, bien établis, nous renvoient à ces manipulations de corps morts, dont l’existence atteste la pérennité de comportement dont l’étude implique une approche sociologique comparative. 

Le vivant et le cadavre, jamais vraiment séparés 

Confronté aux ossements des sépultures, l’archéologue est devenu un intermédiaire entre les sentiments les plus opposés aux manipulations des cadavres et ce besoin très ancien de faire entrer l’intimité du squelette dans notre quotidien. Alors que nos sociétés réprouvent les manipulations de cadavres, ce sont des milliers de sépultures qui chaque année sont exhumées par l’archéologie dite préventive. Ce genre de“ trafic ” des ossements n’a peut être jamais été aussi important et ce ne sont pas les raisons scientifiques qui peuvent seules justifier l’intérêt ambiguë du public pour la découverte de ces squelettes. Objet de science, l’os humain sorti des fouilles n’est pas toujours considéré comme une partie de notre patrimoine collectif. Une différence est faite entre les squelettes d’une nécropole du haut Moyen Age et un fragment d’os retrouvé dans une couche du Paléolithique. Et à l’inverse du grand public, les traditions de recherches accordent souvent une plus grande valeur à certains vestiges pour leur ancienneté, alors que les nécropoles mérovingiennes attirent toujours les foules. La gestion très disparate des collections d’ossements humains qui s’accumulent dans les musées témoigne bien des incertitudes qui pèsent sur ces collections sans statut, dont le devenir est plus accroché à des notions de morale, qu’à un cadre légal clair. Les exemples de réinhumation illustrent également les hésitations qui poussent les décideurs à répondre à des exigences religieuses ou des croyances pourtant hésitantes à leur sujet. 

Il est aisé de prendre conscience de cette situation ambiguë où l’observateur archéologue ne prend pas de distance avec son objet d’étude. La compréhension du rôle du corps dans l’histoire humaine reste bien obscure dans cette thématique historique située à la frontière entre les recherches des origines de l’homme et l’anthropologie culturelle. L’archéologie a ouvert de nouveaux espoirs de quêtes des origines où les attentions sont encore confuses et incertaines. Les manipulations de cadavre décrites par exemple pour le Néolithique provoquent encore des commentaires de réprobation, aussi bien chez le public non spécialisé que chez des archéologues avertis. Au fond de tout un chacun, il demeure difficile de comprendre ces comportements qui semblent avoir disparu depuis longtemps. En fait, ces comportements ne sont réprouvés que depuis le début du XXe siècle et les plastinations (cadavres dont les tissus ont été remplacés par des matières synthétiques) de Günter von Hagens exposées en Europe ces dernières années illustrent bien cet intérêt pour le cadavre, qui fait régulièrement de bruyantes réapparitions. 

BCCEPA, Activités et Nouvelles, 4e année – n°1 janvier 2007, 3 p. 

 

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